Ô l'éternel mensonge, ô toi, l'Implacable, courant des jours heureux, ô mon regret, ô ma prison, les murs qui te soutiennent sont nimbés de fantômes. L'enfant rouge de mes vers a pleuré noir cette nuit, et j'ai le poing en sang. Et sur ma paume débile, le joyau brisé du passé. Ô la fierté de la révolte ! Les mêmes rêves se succèdent dans les mêmes esprits, les mêmes douleurs empoignent les mêmes c½urs, et dans l'antichambre de mes délires s'est réveillé l'espoir !
Ah ! L'espoir... Cet affront au bon sens, et qui dit merde aux cons. L'espoir, nous l'avons craché à la gueule des vers, des sons et des images. L'espoir, dans chaque mot, l'espoir, comme un ordre suprême. Il fallait déconstruire le sens, guidé toujours par la même évidence, vociférante, un commandement : I'm not there. Jour après jour, vers après vers, semence après semence, j'élaborai ce que je fus amené à croire définitif : un idéal. Dans le creuset intime de mon existence, je mêlai l'amour au tragique, le dégoût à la fascination ; j'y ajoutai les larmes, celles des autres de préférence... L'enfance de l'art fut comme une longue maturation du futur qui, frileusement, se voulut d'abord un reflet du XIXème siècle, avec son dandysme, sa modernité à peine ébauchée, avec ses jabots en dentelles et ses courtisanes syphilitiques ; futur qui s'éternisa dans un classicisme obsessionnel – terreur enfantine de l'irrégularité ! – pour s'éveiller finalement à ce qu'il était, mais meurtri et désillusionné : il fallait être sans cesse un nouveau lendemain.
Marchant à reculons vers ce que je suis, j'ai l'½il droit fermé sur le futur ; et de mon ½il gauche, aveuglé par la lumière de l'art, je ne vois qu'un soleil noir qui obscurcit les foules. Ô reine, sainte, fée, sirène, il en faut des soupirs, et il en faut des cris, et des indignations, et des manifestes de la méta-dialectique, et des théories du néo-crypto-symbolisme décadent à plus savoir qu'en foutre, car elle est là la vie. Car elle est là, la Poésie. Dans ce mince interstice qui sépare le bonheur abruti de la lucidité vomissante, et de la mort clinique, je marche. Ah ! J'en proclamerai des choses, des qui résonnent dans l'âme, et qu'on oublie quand même...
Je proclame que Léo Ferré était un terroriste qui cachait des armes dans chacun de ses mots
Je proclame que le vers libre n'existe pas, et que la prose est revenue à la ligne sous la plume de quelques mystificateurs épris de « modernité »
Je proclame l'anachronisme de la poésie : on écrit toujours celle du siècle qui précède
Je proclame qu'on peut faire des boîtes de soupe avec des ½uvres d'art, aussi sûrement que l'on faisait de l'art avec des boîtes de soupe
Je proclame que l'écriture est une loi physique faite d'attraction et de répulsion
Plus que tout, je proclame le temps des cerises, et des gais rossignols, et des merles moqueurs
Alors que faut-il de plus ? Renier jusqu'à l'amour ? Détruire pour la beauté ? Cette beauté douloureuse, parnassienne s'il le faut ; celle à qui l'on connaît des traits figés dans la pureté destructrice de l'indifférence ; celle qui régit le monde, et qui met à genoux, côte-à-côte, l'amant et le poète, figés dans le même désir contemplatif et coupable, qui leur souffle en vibrant : Elle est faite pour plaire et toi pour contempler, pour admirer toujours, et ne jamais aimer... Nous sommes encore des convoyeurs de plainte.
Dylan Potage-Ramel
Etrait de l'album Les Liaisons Dangereuses de l'OuMuePeau, notre fou projet musical amical.